Ali Louati : Saouah El Ichek (Pèlerin d’amour), Contraste Editions, (drame poétique en dialecte tunisien), Tunis, 2009, 214 pages, prix 12 dinars. ISBN : 978-9973-878-24-3 

 

      Ali Louati est un écrivain artiste protéiforme. Il est à la fois poète, dramaturge, plasticien, parolier, animateur culturel, traducteur (notamment du poète Saint John Perse), scénariste, critique d’art, etc.

Ce qui signifie que la création chez lui ne se conçoit pas en dehors de ce besoin vif de franchir toujours le seuil d’une nouvelle expérience scripturale. Pas de frontière générique pour lui. Pas d’enfermement dans le culte exclusif d’une esthétique. Ecrire épouse, dans cet itinéraire singulier, la forme d’une errance ou d’un vagabondage qui s’achemine vers une sorte de mariage ou de synthèse de plusieurs genres.
En effet, quand il élabore l’histoire picturale de l’école de Tunis, il tisse un lien entre la peinture et la sociologie romancée. Quand il s’attaque au domaine de la mythologie gréco-latine, il transforme les Travaux d’Hercule en un psycho- drame. Ou encore récemment, il n’hésite pas à donner à son dernier opus, Saouah El Ichek, une dimension allégorique où transparaissent les valeurs de tolérance et de dialogue interculturel et inter-réligieux sur fond d’un drame historique.
 
   Saouah El Ichek (Pèlerin d’amour) relève du théâtre poétique et chanté, pas seulement parce que le dialogue est rythmé et versifié, mais aussi parce que les protagonistes se distinguent par la force de leur verbe et la vitalité de leur déclamation. Pour ce faire, Ali Louati situe l’action de son récit dans l’Andalousie, sur la frontière entre deux cultures antagonistes, l’Islam et le Christianisme, entre Grenade du Sultan El Adel (le justicier) et Tolède du roi Alphonso. Entre ces deux royaumes, l’équilibre est fragile. Mais placés l’un à côté de l’autre, ils forment, comme dans un jeu de miroir, deux entités symétriques où, en dépit de leurs oppositions, tout semble les rapprocher et les rendre complémentaires. En effet, pour éloigner son fils de l’agitation du monde et le mettre à l’abri de la tentation aliénante des affres de la passion, le Sultan l’enferma dans une tour. Le roi chrétien en fit de même pour sa fille.
 
   Mais, on a beau prendre toutes les précautions quand les mystères de la destinée s’y mêlent et rendent inflexibles ses décrets. L’élan implacable qui pousse les deux amants l’un vers l’autre, aucune force ne peut l’arrêter, ni l’infléchir.
Bien qu’ils soient séparés géographiquement, et différents par leur culture et leur religion, les deux amants suivent la trajectoire de leur destin, grâce à la médiation bienveillante de précieux adjuvants, les oiseaux : le pigeon, le perroquet et le hibou. Cette intervention des volatiles fait basculer la pièce dans le merveilleux et la légende épique, si bien que les références historiques s’estompent et cèdent la place au dispositif du conte.

   Ce glissement générique justifie, à lui seul, le recours à la figure du troubadour qui joue ici, non seulement son rôle de conteur, mais tisse, en même temps, des liens de parenté ou de filiation entre le récit d’amour et la poésie chevaleresque et courtoise. Et c’est là où réside, à notre sens, toute l’originalité de l’opus de Ali Louati : Pèlerin d’amour revisite une prestigieuse tradition littéraire, mais avec les outils linguistiques du dialecte tunisien. Par conséquent, les personnages de la pièce sont à la fois des modèles anciens et des figures familières proches de nous ; ils baignent dans les interstices de l’incantation magique et traversent notre quotidien avec une troublante contemporanéité. Mieux encore, Ali Louati brouille les frontières entre les registres et autorise un prodigieux mélange entre le sacré et le profane, le sérieux et le drôle, ou entre le noble et le commun, au point que le conte apparaît comme un simple moule ou une enveloppe de surface dont la finalité est d’offrir au lecteur arabe et notamment tunisien un beau poème, un chant modulé où alternent la complainte et le lyrisme, le choral et le soprano, le ramage des oiseaux et la cacophonie des courtisans.

   De ce concert confus, monte le souffle d’une voix énergique qui appelle à la réconciliation entre les civilisations et au dépassement des différences et des différends qui existent entre les deux entités de cette terre ibéro-andalouse. Dans cette pièce, Ali Louati s’amuse certes, jubile en réinventant les tournures de notre langue dialectale, mais son ludisme est sérieux, parce qu’il est aux prises avec les préoccupations immédiates et organiques de notre époque.

  Kamel Ben Ouanès